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CPGE Scientifiques
2010-2011

Résumé N°2

Résumé N°2

  • Auteur(s) : France Farago
  • Nombre de pages : 4 p.

Sartre, Baudelaire, Folio essais

Certes l’homme qui déclare que « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière » 1 a plus qu’un autre senti les puissances et la mission de la conscience. Avec elle, il l’a fort bien vu, quelque chose jaillit dans le monde qui n’existait pas d’abord : la signification ; aussi opère-t-elle sur tous les plans et perpétuellement une création continue. Baudelaire a attaché un tel prix à cette production ex nihilo qui caractérise pour lui l’esprit, que l’atonie toute contemplative de sa vie est traversée de part en part par un élan créateur... C’est par la création qu’il définira l’humain, non par l’action. L’action suppose un déterminisme, elle insère son efficace dans la chaîne des effets et des causes, elle obéit à la nature pour lui commander, elle se soumet à des principes qu’elle a ramassés à l’aveuglette et ne remet jamais leur validité en question. L’homme d’action est celui qui s’interroge sur les moyens et jamais sur les fins. Personne n’est plus éloigné de l’action que Baudelaire. Mais la création est pure liberté ; avant elle il n’y a rien, elle commence par produire ses propres principes, elle invente avant tout sa fin ; par là elle participe à la gratuité de la conscience ; elle est cette gratuité voulue, repensée, érigée en but. (...)
Mais, s’il en est ainsi, une conscience lucide et avant tout éprise de sa puissance démiurgique se doit de créer d’abord le sens qui éclairera pour elle la totalité du monde. La création absolue, celle dont toutes les autres ne seront que des conséquences, c’est celle d’une échelle de valeurs. On s’attendrait donc que Baudelaire ait fait preuve d’une hardiesse nietzschéenne dans la recherche du Bien et du Mal — de son Bien et de son Mal. Or, pour celui qui examine d’un peu près la vie et les œuvres du poète, ce qui frappe c’est qu’il a reçu d’autrui ses notions morales et qu’il ne les a jamais remises en question. Cela pourrait se comprendre si Baudelaire avait pris le parti de l’indifférence et s’il s’était montré d’un laisseraller épicurien. Mais les principes moraux qu’il conserve et qu’une éducation catholique e
catholique et bourgeoise lui a inculqués ne sont pas chez lui de simples survivances, des organes inutiles et desséchés. Baudelaire a une vie morale intense, il se tord dans le remords, il s’exhorte chaque jour à mieux faire, il lutte, il succombe, il est accablé par un sentiment atroce de culpabilité, au point qu’on a pu se demander s’il ne portait pas le poids de fautes secrètes.
(...) Non, Baudelaire ne s’est pas chargé de crimes secrets. Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas pendable : une sécheresse de cœur assez réelle mais non totale, une certaine paresse, l’abus des stupéfiants, sans doute quelques bizarreries sexuelles, des indélicatesses frisant parfois l’escroquerie. S’il s’était une fois seulement décidé à contester les principes au nom desquels le général Aupick(1) et Ancelle(2) le condamnaient, il eût été délivré. Mais il s’en garde bien : il adopte sans discussion la morale de son beau-père. (...) Sobriété, chasteté, travail, charité, ces mots reviennent sans cesse sous sa plume. Mais ils n’ont pas de contenu positif, ils ne lui tracent pas une ligne de conduite, ils ne lui permettent pas de résoudre les grands problèmes des rapports avec autrui et des rapports avec soi. Ils représentent tout simplement une série de défenses rigoureuses et strictement négatives; sobriété: ne pas prendre d’excitants; chasteté: ne pas retourner chez ces trop accueillantes jeunes femmes dont les adresses figurent dans son carnet ; travail : ne pas remettre au lendemain ce qu’il peut faire le jour même ; charité : ne pas s’irriter, ne pas s’aigrir, ne pas se désintéresser d’autrui. Il reconnaît d’ailleurs avoir « la notion du devoir», c’est-à-dire qu’il envisage la vie morale sous l’aspect d’une contrainte, d’un mors blessant une bouche rétive et jamais d’une recherche gémissante ni d’un véritable élan du cœur. Des impératifs revêches et torturants dont le contenu est d’une désarmante pauvreté : voilà les valeurs et les règles qui ont servi de base à toute sa vie morale. Lorsque, harcelé par sa mère ou par Ancelle il se cabre soudain, ce n’est jamais pour leur jeter à la face que leurs vertus bourgeoises sont atroces et stupides, c’est pour faire le fanfaron du vice, pour leur claironner qu’il est bien méchant et qu’il pourrait l’être plus encore : « Crois-tu donc que, si je le voulais, je ne pourrais pas te ruiner et jeter ta vieillesse dans la misère ? Ne sais-tu pas que j’ai assez de ruse et d’éloquence pour le faire ? Mais je me retiens... » Il ne peut pas ne pas sentir qu’en se plaçant ainsi sur leur propre terrain et en s’y conduisant comme un enfant boudeur, qui frappe du pied, et renchérit sur ses fautes, il leur donne des gages, il aggrave son cas. Mais il s’obstine : c’est au nom de ces valeurs-là qu’il veut être absous et il préfère être condamné par elles que blanchi au nom d’une éthique plus large et plus féconde qu’il devrait inventer lui même. Son attitude, pendant le procès, est plus étrange encore. Pas une fois il ne tente de défendre le contenu de son livre ; pas une fois il ne tente d’expliquer aux juges qu’il n’accepte pas la morale des flics et des procureurs. Il la revendique au contraire ; c’est sur cette base qu’il va discuter ; et, plutôt que de mettre en question le bien-fondé de leurs interdits, il accepte la honte secrète de mentir sur le sens de son œuvre. Tantôt, en effet, il la présente comme un simple divertissement et il réclame, au nom de l’Art pour l’Art, le droit d’imiter du dehors les passions sans les ressentir, et tantôt il la donne pour une œuvre édifiante destinée à inspirer l’horreur du vice. C’est neuf ans plus tard qu’il osera avouer à Ancelle : « Faut-il vous dire, à vous qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce j’ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine ? Il est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. »
Il s’est laissé juger(3), il a accepté ses juges, il écrivait même à l’Impératrice qu’il « avait été traité par la Justice avec une courtoisie admirable... » ; mieux encore, il a postulé une réhabilitation sociale, d’abord la croix, puis l’Académie. Contre tous ceux qui ont souhaité de libérer les hommes, contre George Sand, contre Hugo, il a pris le parti de ses bourreaux, d’Ancelle, d’Aupick, des policiers d’Empire, des académiciens ; il a réclamé leur fouet, il a demandé qu’on le contraignît par la terreur à pratiquer les vertus qu’ils prônent :
« Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme — le fouetteur — ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur ? »
Il eût suffi d’un rien, d’un mouvement d’esprit, d’un simple regard jeté en face sur ces idoles pour faire tomber soudain ses chaînes. Il ne l’a pas fait, il a accepté toute sa vie de juger et de laisser juger ses fautes à la mesure commune. Et c’est lui, le poète maudit des pièces interdites, qui a écrit un jour :
« Il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour enseigner la vertu à l’humanité animalisée et... l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. » Peut-on imaginer démission plus totale : Baudelaire proclame qu’il n’aurait su découvrir à lui tout seul la vertu. Il n’en est pas de germe en lui, il n’en connaîtrait même pas le sens, s’il était laissé à lui-même. Révélée par les prophètes, inculquée de force par le fouet des prêtres et des ministres, cette vertu a pour caractère principal d’être hors du pouvoir des individus. Ils n’auraient pas pu l’inventer et ils ne peuvent pas la mettre en doute : qu’ils se contentent de la recevoir comme une manne céleste.(4)
1. Second mari de sa mère. 
2. À sa majorité, Baudelaire hérite de la fortune de son père ; mais en 1844 sa famille indignée
de sa vie de débauche lui impose une tutelle pour gérer sa fortune. C’est maître Ancelle notaire qui en est chargé.
3. En 1857, après la parution des Fleurs du Mal, Baudelaire a été condamné en correctionnelle pour immoralité.
4. Ce texte se situe au début de l’ouvrage de Sartre. Il ne constitue aucunement une conclusion sur une étude du poète qui se réduirait à constater une dichotomie irréductible entre son œuvre et sa vie, ce qui serait d’un intérêt limité. Il part au contraire de ce constat pour s’interroger plus finement sur le Bien et le Mal dans l’œuvre de Baudelaire.
(Ce texte comporte environ 1 400 mots), p. 41-48
Certes l’homme qui déclare que « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière » 1 a plus qu’un autre senti les puissances et la mission de la conscience. Avec elle, il l’a fort bien vu, quelque chose jaillit dans le monde qui n’existait pas d’abord : la signification ; aussi opère-t-elle sur tous les plans et perpétuellement une création continue. Baudelaire a attaché un tel prix à cette production ex nihilo qui caractérise pour lui l’esprit, que l’atonie toute contemplative de sa vie est traversée de part en part par un élan créateur... C’est par la création qu’il définira l’humain, non par l’action. L’action suppose un déterminisme, elle insère son efficace dans la chaîne des effets et des causes, elle obéit à la nature pour lui commander, elle se soumet à des principes qu’elle a ramassés à l’aveuglette et ne remet jamais leur validité en question. L’homme d’action est celui qui s’interroge sur les moyens et jamais sur les fins. Personne n’est plus éloigné de l’action que Baudelaire. Mais la création est pure liberté ; avant elle il n’y a rien, elle commence par produire ses propres principes, elle invente avant tout sa fin ; par là elle participe à la gratuité de la conscience ; elle est cette gratuité voulue, repensée, érigée en but. (...)
Mais, s’il en est ainsi, une conscience lucide et avant tout éprise de sa puissance démiurgique se doit de créer d’abord le sens qui éclairera pour elle la totalité du monde. La création absolue, celle dont toutes les autres ne seront que des conséquences, c’est celle d’une échelle de valeurs. On s’attendrait donc que Baudelaire ait fait preuve d’une hardiesse nietzschéenne dans la recherche du Bien et du Mal — de son Bien et de son Mal. Or, pour celui qui examine d’un peu près la vie et les œuvres du poète, ce qui frappe c’est qu’il a reçu d’autrui ses notions morales et qu’il ne les a jamais remises en question. Cela pourrait se comprendre si Baudelaire avait pris le parti de l’indifférence et s’il s’était montré d’un laisseraller épicurien. Mais les principes moraux qu’il conserve et qu’une éducation catholique e
catholique et bourgeoise lui a inculqués ne sont pas chez lui de simples survivances, des organes inutiles et desséchés. Baudelaire a une vie morale intense, il se tord dans le remords, il s’exhorte chaque jour à mieux faire, il lutte, il succombe, il est accablé par un sentiment atroce de culpabilité, au point qu’on a pu se demander s’il ne portait pas le poids de fautes secrètes.
(...) Non, Baudelaire ne s’est pas chargé de crimes secrets. Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas pendable : une sécheresse de cœur assez réelle mais non totale, une certaine paresse, l’abus des stupéfiants, sans doute quelques bizarreries sexuelles, des indélicatesses frisant parfois l’escroquerie. S’il s’était une fois seulement décidé à contester les principes au nom desquels le général Aupick(1) et Ancelle(2) le condamnaient, il eût été délivré. Mais il s’en garde bien : il adopte sans discussion la morale de son beau-père. (...) Sobriété, chasteté, travail, charité, ces mots reviennent sans cesse sous sa plume. Mais ils n’ont pas de contenu positif, ils ne lui tracent pas une ligne de conduite, ils ne lui permettent pas de résoudre les grands problèmes des rapports avec autrui et des rapports avec soi. Ils représentent tout simplement une série de défenses rigoureuses et strictement négatives; sobriété: ne pas prendre d’excitants; chasteté: ne pas retourner chez ces trop accueillantes jeunes femmes dont les adresses figurent dans son carnet ; travail : ne pas remettre au lendemain ce qu’il peut faire le jour même ; charité : ne pas s’irriter, ne pas s’aigrir, ne pas se désintéresser d’autrui. Il reconnaît d’ailleurs avoir « la notion du devoir», c’est-à-dire qu’il envisage la vie morale sous l’aspect d’une contrainte, d’un mors blessant une bouche rétive et jamais d’une recherche gémissante ni d’un véritable élan du cœur. Des impératifs revêches et torturants dont le contenu est d’une désarmante pauvreté : voilà les valeurs et les règles qui ont servi de base à toute sa vie morale. Lorsque, harcelé par sa mère ou par Ancelle il se cabre soudain, ce n’est jamais pour leur jeter à la face que leurs vertus bourgeoises sont atroces et stupides, c’est pour faire le fanfaron du vice, pour leur claironner qu’il est bien méchant et qu’il pourrait l’être plus encore : « Crois-tu donc que, si je le voulais, je ne pourrais pas te ruiner et jeter ta vieillesse dans la misère ? Ne sais-tu pas que j’ai assez de ruse et d’éloquence pour le faire ? Mais je me retiens... » Il ne peut pas ne pas sentir qu’en se plaçant ainsi sur leur propre terrain et en s’y conduisant comme un enfant boudeur, qui frappe du pied, et renchérit sur ses fautes, il leur donne des gages, il aggrave son cas. Mais il s’obstine : c’est au nom de ces valeurs-là qu’il veut être absous et il préfère être condamné par elles que blanchi au nom d’une éthique plus large et plus féconde qu’il devrait inventer lui même. Son attitude, pendant le procès, est plus étrange encore. Pas une fois il ne tente de défendre le contenu de son livre ; pas une fois il ne tente d’expliquer aux juges qu’il n’accepte pas la morale des flics et des procureurs. Il la revendique au contraire ; c’est sur cette base qu’il va discuter ; et, plutôt que de mettre en question le bien-fondé de leurs interdits, il accepte la honte secrète de mentir sur le sens de son œuvre. Tantôt, en effet, il la présente comme un simple divertissement et il réclame, au nom de l’Art pour l’Art, le droit d’imiter du dehors les passions sans les ressentir, et tantôt il la donne pour une œuvre édifiante destinée à inspirer l’horreur du vice. C’est neuf ans plus tard qu’il osera avouer à Ancelle : « Faut-il vous dire, à vous qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce j’ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine ? Il est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. »
Il s’est laissé juger(3), il a accepté ses juges, il écrivait même à l’Impératrice qu’il « avait été traité par la Justice avec une courtoisie admirable... » ; mieux encore, il a postulé une réhabilitation sociale, d’abord la croix, puis l’Académie. Contre tous ceux qui ont souhaité de libérer les hommes, contre George Sand, contre Hugo, il a pris le parti de ses bourreaux, d’Ancelle, d’Aupick, des policiers d’Empire, des académiciens ; il a réclamé leur fouet, il a demandé qu’on le contraignît par la terreur à pratiquer les vertus qu’ils prônent :
« Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse, de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par peur, cet homme — le fouetteur — ne serait-il pas vraiment son ami, son bienfaiteur ? »
Il eût suffi d’un rien, d’un mouvement d’esprit, d’un simple regard jeté en face sur ces idoles pour faire tomber soudain ses chaînes. Il ne l’a pas fait, il a accepté toute sa vie de juger et de laisser juger ses fautes à la mesure commune. Et c’est lui, le poète maudit des pièces interdites, qui a écrit un jour :
« Il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour enseigner la vertu à l’humanité animalisée et... l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. » Peut-on imaginer démission plus totale : Baudelaire proclame qu’il n’aurait su découvrir à lui tout seul la vertu. Il n’en est pas de germe en lui, il n’en connaîtrait même pas le sens, s’il était laissé à lui-même. Révélée par les prophètes, inculquée de force par le fouet des prêtres et des ministres, cette vertu a pour caractère principal d’être hors du pouvoir des individus. Ils n’auraient pas pu l’inventer et ils ne peuvent pas la mettre en doute : qu’ils se contentent de la recevoir comme une manne céleste.(4)
1. Second mari de sa mère. 
2. À sa majorité, Baudelaire hérite de la fortune de son père ; mais en 1844 sa famille indignée
de sa vie de débauche lui impose une tutelle pour gérer sa fortune. C’est maître Ancelle notaire qui en est chargé.
3. En 1857, après la parution des Fleurs du Mal, Baudelaire a été condamné en correctionnelle pour immoralité.
4. Ce texte se situe au début de l’ouvrage de Sartre. Il ne constitue aucunement une conclusion sur une étude du poète qui se réduirait à constater une dichotomie irréductible entre son œuvre et sa vie, ce qui serait d’un intérêt limité. Il part au contraire de ce constat pour s’interroger plus finement sur le Bien et le Mal dans l’œuvre de Baudelaire.
(Ce texte comporte environ 1 400 mots), p. 41-48

 

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