Analyse de l’œuvre 1. Thérèse : premier épisode d’un itinéraire ludiquement diabolique1
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Quelques éclaircissements sur le titre
Le titre des Âmes fortes a peut-être été choisi par Giono par contraste avec celui des Âmes mortes de Gogol. Mais Giono a sans doute aussi pensé à un aphorisme de Vauvenargues selon lequel l’âme forte est une âme « dominée par quelque passion altière et courageuse ». On peut penser aussi, du moins en ce qui concerne Thérèse, à une transposition à l’âme de la définition de l’esprit fort qui désignait autrefois celui qui se joue des valeurs fondées sur la foi, le mécréant libertin, l’athée. On ne doit évidemment pas réduire le sens d’âme forte à celui d’esprit fort, mais on peut les superposer, Giono étant par excellence le romancier de l’ambiguïté. Mme Numance est l’âme forte positive, elle.
« Thérèse était une âme forte. Elle ne tirait pas sa force de la vertu : la raison ne lui servait de rien ; elle ne savait même pas ce que c’était ; clairvoyante, elle l’était, mais pour le rêve ; pas pour la réalité. Ce qui faisait la force de son âme c’est qu’elle avait, une fois pour toutes, trouvé une marche à suivre. Séduite par une passion, elle avait fait des plans si larges qu’ils occupaient tout l’espace de la réalité. Elle pouvait se tenir dans ces plans quelle que soit la passion commandante ; et même sans passion du tout. La vérité ne comptait pas. Rien ne comptait que d’être la plus forte et de jouir de la libre pratique de la souveraineté. Être terre à terre était pour elle une aventure plus riche que l’aventure céleste pour d’autres. Elle se satisfaisait d’illusions comme un héros. Il n’y avait pas de défaite possible. C’est pourquoi elle avait le teint clair, les traits reposés, la chair glaciale mais joyeuse, le sommeil profond ». (p. 349-350).
Thérèse est une âme forte : elle est maîtresse dans l’art de déployer la force qu’elle exerce sur elle-même en tant qu’œuvre. Elle pratique le dépouillement, le sacrifice de l’argent pour peaufiner l’artifice qu’elle construit en se prenant ellemême comme matière première et chantier de son œuvre1.
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1.1. Ouverture : la veillée funèbre
Le roman s’ouvre sur une veillée funèbre. Trois femmes sont rassemblées autour de la dépouille du « pauvre Albert » dont la mort les renvoie à des réminiscences mortuaires concernant d’autres défunts du passé, ceux du grand incendie, le fils des Bertrand mort en Indochine (p. 13), un soldat qui s’est pendu dans un bois (p. 14). Mais Albert, lui, « est mort simplement parce que c’était son heure » (p. 19). L’une a quatre-vingt-neuf ans (p. 8), une autre est moins âgée, dont on ne précise pas les années (p. 12). Suintent de ces commérages les ragots de ce qu’on devine être une société assez primitive et close, écho de la ruralité d’autrefois, où le contrôle social valait bien Big Brother.Â
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1. On peut penser à l’artiste contemporaine Sophie Calle dont « l’œuvre » consiste à se photographier au long des jours, des mois et des années.
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L’avarice,l’égoïsme, la violence, le soupçon, l’ivrognerie et la goinfrerie, l’appétit de dominer son semblable sont les thèmes qui font rebondir la parole de l’une à l’autre jusqu’à ce que l’une d’entre elles mette le holà : « Chut ! Rendez-vous compte qu’on veille un mort » (p. 27). On s’était tout de même enquis auparavant des prières et des cierges indispensables dans une telle occasion (p. 8). « On ne fait pas de mal » dit l’autre, pensant que « si l’Albert l’entendait, il serait le premier à rire ». Et, alors qu’on évoque la convenance, ne serait-ce que pour la jeune veuve qui dort, l’une des commères fait remarquer que les morts n’ont plus besoin de rien. Les cérémonies sont l’expression de la coutume, un point c’est tout. Le monde ne s’arrêterait pas de tourner si on mettait l’Albert sans tambour ni trompette dans un trou dans le pré. À quoi est rétorqué : « Au moins une caisse » et un prêtre ? C’est qu’ « on n’est pas des chiens » (p. 27). La mort d’un homme semble à cette femme requérir un traitement conforme à la singularité de l’espèce. Les rites mortuaires, le symbolique autour d’un défunt ne relèvent pas seulement de la coutume, mais de la nature de l’homme qui requiert un minimum de respect et de dignité (p. 31). Le manque de déférence ne convient pas (p. 3233). Bref, « la mort, c’est sacré » (p. 34). Si autrefois on faisait de grands banquets, c’est qu’il fallait bien « nourrir la douleur » (p. 34) Mais autour des morts et de leurs successions rôdent toujours des vautours qui s’abattent sur les dépouilles qu’ils laissent derrière eux. C’est ainsi que le « gros blond » fait du rabattage derrière les cercueils pour rafler le bien des morts : cochons, moutons rachetés à bas prix aux endeuillés. Mais celles qui dénoncent la rapacité chez les autres sont loin d’en être exemptes elles-mêmes (p. 43) ! Ces pages d’introduction sont pleines d’une comptabilité mesquine et envieuse, de problèmes de répartition des biens, de péréquations, de litanies de rancœurs et de médisances (p. 42-45). La loi est bien évoquée, mais sa justice apparaît confiscatoire, aussi veut-on y faire exception pour soi-même (p. 46 et 50). Si l’on ne s’entretue pas, c’est par peur du gendarme (p. 51). Aussi est-on prêt à scier les armoires en deux, le lit, les commodes, les pendules, à déchirer les draps et les mouchoirs (p. 50). Ces premiers personnages, dans leur anonymat, forment en quelque sorte le chœur de la tragédie et donnent un avant-goût de la société où va évoluer Thérèse : les gens, personnages sans qualités, s’y structurent par à travers l’ossature sociale et les rôles que celle-ci distribue de père en fils.
Extrait de l’analyse et du résumé des Ames fortes
1. Thérèse : premier épisode d’un itinéraire
ludiquement diabolique
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Quelques éclaircissements sur le titre
Le titre des Âmes fortes a peut-être été choisi par Giono par contraste avec celui des Âmes mortes de Gogol. Mais Giono a sans doute aussi pensé à un aphorisme de Vauvenargues selon lequel l’âme forte est une âme « dominée par quelque passion altière et courageuse ». On peut penser aussi, du moins en ce qui concerne Thérèse, à une transposition à l’âme de la définition de l’esprit fort qui désignait autrefois celui qui se joue des valeurs fondées sur la foi, le mécréant libertin, l’athée. On ne doit évidemment pas réduire le sens d’âme forte à celui d’esprit fort, mais on peut les superposer, Giono étant par excellence le romancier de l’ambiguïté. Mme Numance est l’âme forte positive, elle.
« Thérèse était une âme forte. Elle ne tirait pas sa force de la vertu : la raison ne lui servait de rien ; elle ne savait même pas ce que c’était ; clairvoyante, elle l’était, mais pour le rêve ; pas pour la réalité. Ce qui faisait la force de son âme c’est qu’elle avait, une fois pour toutes, trouvé une marche à suivre. Séduite par une passion, elle avait fait des plans si larges qu’ils occupaient tout l’espace de la réalité. Elle pouvait se tenir dans ces plans quelle que soit la passion commandante ; et même sans passion du tout. La vérité ne comptait pas. Rien ne comptait que d’être la plus forte et de jouir de la libre pratique de la souveraineté. Être terre à terre était pour elle une aventure plus riche que l’aventure céleste pour d’autres. Elle se satisfaisait d’illusions comme un héros. Il n’y avait pas de défaite possible. C’est pourquoi elle avait le teint clair, les traits reposés, la chair glaciale mais joyeuse, le sommeil profond ». (p. 349-350).
Thérèse est une âme forte : elle est maîtresse dans l’art de déployer la force qu’elle exerce sur elle-même en tant qu’œuvre. Elle pratique le dépouillement, le sacrifice de l’argent pour peaufiner l’artifice qu’elle construit en se prenant ellemême comme matière première et chantier de son œuvre1.
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1.1. Ouverture : la veillée funèbre
Le roman s’ouvre sur une veillée funèbre. Trois femmes sont rassemblées autour de la dépouille du « pauvre Albert » dont la mort les renvoie à des réminiscences mortuaires concernant d’autres défunts du passé, ceux du grand incendie, le fils des Bertrand mort en Indochine (p. 13), un soldat qui s’est pendu dans un bois (p. 14). Mais Albert, lui, « est mort simplement parce que c’était son heure » (p. 19). L’une a quatre-vingt-neuf ans (p. 8), une autre est moins âgée, dont on ne précise pas les années (p. 12). Suintent de ces commérages les ragots de ce qu’on devine être une société assez primitive et close, écho de la ruralité d’autrefois, où le contrôle social valait bien Big Brother.Â
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1. On peut penser à l’artiste contemporaine Sophie Calle dont « l’œuvre » consiste à se photographier au long des jours, des mois et des années.
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L’avarice,l’égoïsme, la violence, le soupçon, l’ivrognerie et la goinfrerie, l’appétit de dominer son semblable sont les thèmes qui font rebondir la parole de l’une à l’autre jusqu’à ce que l’une d’entre elles mette le holà : « Chut ! Rendez-vous compte qu’on veille un mort » (p. 27). On s’était tout de même enquis auparavant des prières et des cierges indispensables dans une telle occasion (p. 8). « On ne fait pas de mal » dit l’autre, pensant que « si l’Albert l’entendait, il serait le premier à rire ». Et, alors qu’on évoque la convenance, ne serait-ce que pour la jeune veuve qui dort, l’une des commères fait remarquer que les morts n’ont plus besoin de rien. Les cérémonies sont l’expression de la coutume, un point c’est tout. Le monde ne s’arrêterait pas de tourner si on mettait l’Albert sans tambour ni trompette dans un trou dans le pré. À quoi est rétorqué : « Au moins une caisse » et un prêtre ? C’est qu’ « on n’est pas des chiens » (p. 27). La mort d’un homme semble à cette femme requérir un traitement conforme à la singularité de l’espèce. Les rites mortuaires, le symbolique autour d’un défunt ne relèvent pas seulement de la coutume, mais de la nature de l’homme qui requiert un minimum de respect et de dignité (p. 31). Le manque de déférence ne convient pas (p. 3233). Bref, « la mort, c’est sacré » (p. 34). Si autrefois on faisait de grands banquets, c’est qu’il fallait bien « nourrir la douleur » (p. 34) Mais autour des morts et de leurs successions rôdent toujours des vautours qui s’abattent sur les dépouilles qu’ils laissent derrière eux. C’est ainsi que le « gros blond » fait du rabattage derrière les cercueils pour rafler le bien des morts : cochons, moutons rachetés à bas prix aux endeuillés. Mais celles qui dénoncent la rapacité chez les autres sont loin d’en être exemptes elles-mêmes (p. 43) ! Ces pages d’introduction sont pleines d’une comptabilité mesquine et envieuse, de problèmes de répartition des biens, de péréquations, de litanies de rancœurs et de médisances (p. 42-45). La loi est bien évoquée, mais sa justice apparaît confiscatoire, aussi veut-on y faire exception pour soi-même (p. 46 et 50). Si l’on ne s’entretue pas, c’est par peur du gendarme (p. 51). Aussi est-on prêt à scier les armoires en deux, le lit, les commodes, les pendules, à déchirer les draps et les mouchoirs (p. 50). Ces premiers personnages, dans leur anonymat, forment en quelque sorte le chœur de la tragédie et donnent un avant-goût de la société où va évoluer Thérèse : les gens, personnages sans qualités, s’y structurent par à travers l’ossature sociale et les rôles que celle-ci distribue de père en fils.