PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD
Téléchargez au format PDF le résumé et l’analyse de l’œuvre Profession de foi du vicaire savoyard, de Jean-Jacques Rousseau - rédigée par France Farago, professeur en classe prépa à Chaptal - au programme de l’épreuve de français-philo des concours CPGE scientifiques 2010-2011.
IntroductionÂ
1. Vie de Jean-Jacques Rousseau
2. Rousseau et la philosophie des Lumières
3. Genèse de l’œuvre
4. L’Éducation religieuse d’Émile
5. Structure de l’œuvre
6. Commentaire de l’œuvre
Conclusion
Bibliographie
Â
Résumé et analyse Profession de foi du vicaire savoyard - Le Mal
Au beau milieu du siècle des Lumières françaises, Rousseau est une exception. Alors que les « philosophes » sont soit matérialistes, soit sceptiques, en tout cas critiques à l’égard de la religion, Rousseau attribue une importance capitale à la dimension religieuse de l’existence.
Â
La religion naturelle
Comme la tradition, il fonde la morale sur la religion, mais la différence d’avec la tradition, c’est que sa religion est naturelle, c’est-à -dire élaguée des formulations héritées du passé, fondée sur l’universalité de la raison et de la conscience. Rousseau soumet en effet directement l’homme à Dieu. Il affirme en termes tout à fait classiques sa dépendance ontologique à l’égard du « Grand Être » et nie de façon catégorique que la liberté humaine puisse créer les valeurs. L’homme, loin d’être un démiurge éthique, est une créature dérivée qui a mémoire de son origine dès lors qu’elle écoute la voix de la conscience. Celle-ci est une source trouvant en Dieu son origine et le manifestant. Sa fonction n’est en effet compréhensible qu’à la condition de souligner qu’elle est la présence de Dieu en l’homme. La conscience n’est pas une voix humaine, mais une voix divine, quelque chose de divin en nous qui signifie que l’homme est essentiellement créature. Si la voix de la conscience est injonctive, et si le remords s’empare de celui qui ne la suit pas, c’est parce qu’elle nous manifeste un ordre dont nous ne sommes ni les auteurs ni la source. Aussi, la séparation métaphysique de l’homme d’avec Dieu est-elle perçue par Rousseau comme une déchéance.
Â
Le mal provient de la désobéissance à  la loi morale
Le mal vient du fait que l’homme, se détournant de la voix de la conscience, assourdie par le tumulte des passions, de l’amour-propre et de la perversion de ses besoins, use de sa liberté en refusant volontairement de l’éclairer. Il se fait centre des choses, s’absolutise, renverse l’ordre éternel de la Réalité immuable à laquelle il appartient. Lorsque l’homme fuit sa conscience, il se sépare de la nature mais aussi de lui-même, de sa nature profonde, originelle. Rousseau le dit explicitement dans La Nouvelle Héloïse : c’est par la conscience que nous sommes semblables à Dieu. Aussi, dès que l’homme s’en détourne, il se dégrade ou se déprave, il renie son existence et devient étranger à soi. Il se perd. L’homme cesse alors d’être semblable à Dieu. Il perd son unité et se disloque : son entendement devient sans règle et sa raison sans principe, ses facultés se contrarient, le vouant au chaos et à l’errance. Cette perte de direction, liée à l’étouffement ou le refoulement de ce que dicte la conscience, est en même temps la perte de sa liberté. Au moment où s’embrume la conscience, le Soi devient factice et se perd dans les divertissements du monde. L’homme doit se taire pour laisser parler Dieu en lui.
La Profession de foi est là  pour clarifier les choses et les remettre à  la place qui leur est assignée dans l’ordre universel. C’est elle qui permet d’éduquer à l’écoute au milieu de la cacophonie des passions et des rivalités humaines. L’homme doit tendre au silence intérieur pour entendre. Le dictamen de la conscience ne se discute pas, même si l’homme ruse pour se soustraire à l’obéissance qui lui est ainsi ordonnée. Si l’homme suivait cette voix intérieure qui est celle de la nature issue des mains de Dieu, il ne mésuserait pas de sa liberté et il serait heureux. Le mal ne vient que de ce mésusage, que de la désobéissance à la loi morale qui nous est dictée dans le secret de notre intériorité. Cette loi est universelle : elle structure en profondeur le psychisme, l’âme humaine. La grâce n’est autre que l’harmonie de l’âme avec la volonté de Dieu devant laquelle elle s’incline, ce que signifie l’Amen final de La Profession de foi du Vicaire Savoyard. Le mal est essentiellement disgracieux. La distorsion qu’il fait subir à la Création entache de sa laideur le monde pourtant bel et bon.
Extrait de l’analyse et du résumé de la Profession de foi du vicaire savoyard
Â
6.1. La Profession de foi :
« nouveau Discours de la Méthode » [1]
Henri Gouhier a comparé la démarche de Descartes et celle de la Profession de foi : le projet de Descartes est de connaissance ; tout autre est le propos dans une crise morale et religieuse à dénouer comme celle du vicaire. Il faut souligner la différence entre l’évidence intellectuelle du premier, et l’évidence de sentiment du second. Rousseau, par le biais de la recherche de son vicaire, va établir « les principales vérités qu’il lui importe de connaître pour guider ses pas en cette vie. Ce qu’il recherche, à défaut de pouvoir obtenir des idées claires de Dieu, de l’âme, ce qui dépasse l’entendement humain, c’est l’évidence du cœur, laquelle ne peut être obtenue que singulièrement parce qu’elle n’est pas intellectuelle mais existentielle. Il prend la résolution d’admettre pour évidentes les représentations « auxquelles, dans la sincérité de son cœur, il ne pourra refuser son consentement et pour vraies toutes celles qui lui paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, laissant le reste dans l’incertitude. Ce qu’il cherche, c’est en effet ce qui fait sens pour lui, ce qui le fera vivre, ce qui lui donnera la paix, en conférant la cohérence à son âme et à ses actions. L’existence de Dieu, volonté et intelligence suprêmes, la liberté et l’immortalité de l’âme, tels sont les articles de foi qui constituent l’architecture de cette cohérence. Kant les reprendra sous le nom de « postulats de la raison pratique » (pratique voulant dire : morale, présidant à l’action).
Â
6.1.1. Se délivrer d’un « doute affreux sur le sens et la valeur de la vie »
Â
Si la tradition philosophique distingue le « mal physique », la douleur, du « mal moral », ou faute, qui, indéniablement, appartiennent à la condition humaine, le mal fait problème dès lors que l’un ou l’autre apparaissent capables de mettre en péril le jugement positif de valeur que, sans eux, l’homme porterait sur sa propre existence et sur l’ordre universel. Dès lors, tout mal, qu’il soit physique ou moral, devient un mal métaphysique en ce qu’il implique une dévalorisation de l’être. La tradition européenne a toujours valorisé l’être, qui est le bien par excellence. Or des événements tels que le tremblement de terre de Lisbonne [2]
Â
-------------------
1. Masson, p. 85.
2. Un tremblement de terre eut lieu à Lisbonne au Portugal le 1er novembre 1755 à 9h40 du ma-
tin. Il s’agit d’un des séismes les plus destructeurs et les plus meurtriers de l’histoire. Selon les sources, on dénombra entre 50 000 et 100 000 victimes. La secousse fut suivie par un tsunami et des incendies qui détruisirent la ville de Lisbonne dans sa quasi-totalité.
-------------------
Â
sont venus mettre en doute toutes les certitudes rassurantes véhiculées par les siècles, notamment celle d’une Providence bienveillante.
Rousseau fut ébranlé comme en témoigne la deuxième des Lettres à Sophie écrites en 1757-1758 à Sophie d’Houdetot : Rousseau, pour « se délivrer d’un doute affreux » sur le sens et la valeur de la vie, veut « porter au fond de son âme le flambeau de la vérité, examiner une fois tout ce qu’on peut, tout ce qu’on croit, tout ce qu’on sent, et tout ce qu’on doit penser, sentir et croire pour être heureux autant que le permet la condition humaine ».
Ce besoin de mettre en ordre sa pensée sur la question religieuse le saisit au moment où l’incertitude s’était emparé des jugements de valeur. Le colosse dogmatique du christianisme, formulé en termes quasi néoplatoniciens, vacillait sur ses bases. La Renaissance qui avait si bien compris et goûté cette façon de penser était loin. On ne comprenait plus ce langage. Ces incompréhensions, le changement de paradigme du vrai1, caractérisent ce qu’on a appelé la « crise de la conscience européenne »
2. Devant cette immense remise en cause de la tradition, Rousseau se dit que, si la raison est impuissante à résoudre le problème du sens de la vie – les philosophes ne fournissent que des réponses qui se contredisent les unes les autres – il reste qu’on peut lui faire confirmer les vérités qu’elle ne sait pas découvrir par ses seuls moyens. Pourquoi ne pas se fier à la « lumière intérieure », aux évidences du cœur, et soumettre à la raison leurs données primitives ? Rousseau décide donc de « faire confirmer par la raison même la règle de se livrer au sentiment plus qu’à la raison » (p. 60). C’est ce travail méthodique que Rousseau entreprit à l’Ermitage et qui va déboucher sur la justification de la confiance en un ordre bon, et sur des raisons de ne pas désespérer. Ainsi, à Voltaire, qui vient de publier le Poème sur le désastre de Lisbonne qui mettait en avant les objections chères aux philosophes pour discréditer l’idée d’une Providence divine, Rousseau écrit le 18 août 1756 :
« Cet optimisme que vous trouvez si cruel, me console pourtant. Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite aux murmures, et, m’ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que j’éprouve, calmez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou de la raison [...] Ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les seules lumières de la raison... Les objections de part et d’autre sont toujours insolubles... Et pourtant, je crois en Dieu tout aussi fortement que je crois une autre vérité, parce que croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi ; que l’état de doute est un état trop violent pour mon âme ; que, quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens, et se détermine sans elle : qu’enfin mille sujets de préférence m’attirent du côté le plus consolant, et joignent le poids de l’espérance à l’équilibre de la raison ».
Â
-------------------
1. Le paradigme de la vérité est désormais la physique mathématique de Newton que Voltaire vulgarise à destination du public français dans ses Lettres Anglaises.
2. Il est intéressant de noter que la Profession de foi paraît la même année que le Testament athée de l’abbé Meslier.
Â
Â
Aucun commentaire n'a été publié pour le moment.
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent poster des commentaires.



